La balle qui fait mal

Baseball et softball12 years ago162 Views

Revue de presse

Jean Dion, Le Devoir, le 25 mars 2014

Le 16 août 1920 — c’était un lundi —, les Indians de Cleveland rendaient visite aux Yankees de New York au bon vieux Polo Grounds. On dit d’un sommaire de baseball qu’il révèle toute la réalité à l’oeil avisé. Mais si on apprend de la consultation de celui de ce jour-là que les Indians l’ont emporté 4-3 et que l’arrêt-court Ray Chapman a fait 0 en 1 au bâton avant de céder sa place, il n’est fait aucune mention d’un incident tragique survenu pendant le match.

En début de cinquième manche, Chapman était à la plaque face à Carl Mays, un lanceur de sous-marine et de balle mouillée notoire qui ne montrait aucune hésitation à viser l’intérieur pour repousser les frappeurs. C’est ce qu’il fit à un moment donné alors qu’il jugeait Chapman un peu trop envahissant. Celui-ci reçut l’offrande en plein sur la tempe. On le conduisit à l’hôpital, où il mourut le lendemain sans avoir repris connaissance.

L’accident fatal amena les ligues majeures à modifier leurs règles. Dès la saison 1921, la balle mouillée, un lancer efficace mais souvent hors de contrôle, fut interdite. Et on résolut de changer la balle plusieurs fois au cours d’une joute. Jusque-là, on conservait la même tout au long de la rencontre. Elle s’enduisait de terre, d’herbe et de salive à la douce époque où la chique de tabac était en vogue, et donc difficile à voir. Que Chapman n’ait fait aucun mouvement pour éviter le tir de Mays — alors qu’en outre la lumière déclinait en fin d’après-midi — donnait à penser qu’il avait été incapable de suivre la trajectoire de la balle sale.

Il faudrait cependant bien du temps avant que le port d’un casque protecteur n’entre dans les moeurs. Fin des années 1930, on vit apparaître des casques de cuir, mais ce n’est que vers la fin de la décennie 1950 que les ligues majeures rendirent obligatoire le casque dur. Hé, on jouait au hockey nu-tête et au football avec une protection minimale ; le baseball ne devait pas se montrer plus moumoune que les autres.

Ray Chapman est le seul joueur de l’histoire des majeures à perdre la vie des suites d’un incident sur le terrain. Mais il n’y a pas si longtemps, l’impensable a frappé les ligues mineures. Début juillet 2007, Mike Coolbaugh avait été embauché comme instructeur au premier but pour les Drillers de Tulsa, filiale AA des Rockies du Colorado. Moins de trois semaines plus tard, il était atteint au cou par une balle frappée en flèche par le receveur des Drillers Tino Sanchez. Il est décédé presque immédiatement.

Cet autre drame a amené le baseball majeur, à compter de la saison suivante, à imposer à ses instructeurs sur les sentiers de porter un casque protecteur. Il faut dire qu’un casque n’aurait été d’aucune utilité pour Coolbaugh dans sa mésaventure.

Tout comme la nouvelle casquette protectrice pour les lanceurs autorisée à partir de cette saison dans les ligues majeures ne rend pas invulnérable. De toute manière, plusieurs artilleurs n’en veulent pas, la trouvant trop massive, trop lourde, trop chaude, etc.

Elle ne rend pas invulnérable, et elle n’aurait pas non plus servi à grand-chose dans la destinée d’un autre Chapman, Aroldis celui-là, le releveur étoile des Reds de Cincinnati. La semaine dernière dans la ligue des Cactus, Chapman a reçu une puissance flèche issue du bâton de Salvador Perez, des Royals de Kansas City, directement dans le visage. Les images sont assez terrifiantes merci.

Fracture près de l’oeil, plaque de métal, commotion cérébrale, Chapman s’en est quand même relativement bien tiré compte tenu de la violence et de l’endroit de l’impact. Le médecin qui l’a opéré a d’ailleurs qualifié son patient de « très chanceux ». Il aurait facilement pu perdre un oeil, voire la vie.

Cet épisode a évidemment relancé, au moins pour un temps, la question de la protection des lanceurs. Ceux-ci sont les joueurs en défense postés le plus près du marbre, et ils sont en déséquilibre en terminant leur motion lorsqu’une balle est frappée. Doit-on donc songer à un quelconque masque, ce qui se révèle aujourd’hui aussi improbable que si la chose avait été évoquée pour les gardiens de but au hockey avant la révolution Jacques Plante, ou simplement assumer des risques inévitables lorsqu’on projette un objet à plus de 160 km/h ?

Revue de presse publiée par Jacques Lanciault.

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